Archives mensuelles: mai 2020

Délinquance juvénile et réponses sociales – Etude de Jean-François Pontégnie

Publié le 28 mai 2020 dans Etudes

Sortir de l’abattement et de l’amertume pour avancer.
Toute analyse, toute étude commence toujours par une émotion, un affect qui revient, sous une forme ou sous une autre, à l’ACRF. À qui il appartient de s’en saisir pour le problématiser, pour commencer d’en éclairer les tenants et aboutissants et enfin pour ouvrir des pistes – pour au moins tenter de transformer les affects tristes en affects positifs… Sortir de l’abattement et de l’amertume pour avancer.
Bon an mal an, ce sont environ 1.500 de nos enfants – pour une très large majorité des garçons – qui passent par la case  » IPPJ « , par les Institutions Publiques de Protection de la Jeunesse. Ce qui ne manque pas d’infliger une quantité de souffrance impressionnante, tant pour les enfants que pour leurs proches : les affects tristes…
Dans un premier temps, pour saisir correctement de quoi il est ici question, il nous a semblé utile de dresser un tableau général de l’institution judiciaire belge, afin d’y distinguer la place spécifique du  » Tribunal de la Jeunesse « . La justice que l’on rend aux personnes majeures diffère en effet de celle des mineurs – sauf exceptions, dont cette étude discute, du reste.
Au fondement de cette différence de traitement l’on trouve  » la présomption d’absence de discernement  » qui permet aux jeunes de n’être point soumis à la justice pénale classique. Une  » présomption  » est une fiction juridique – elle n’a rien à voir avec la  » vérité  » – qui défend une valeur fondamentale : les enfants ou les mineurs ne sont pas des adultes miniatures, il convient donc de les protéger – d’eux-mêmes, de leur entourage, etc.
Seulement voilà : c’est à la société qu’il revient d’endosser cette tâche protectrice et naît immédiatement un dilemme. Certes, il faut protéger les mineurs mais la société ne doit-elle pas de se protéger d’eux dans le même temps ? De ces deux impératifs, pour une large part inconciliables, naît une tension qui irrigue toute l’histoire des lois relatives aux mineurs. Et la balance de la justice, dont l’équilibre est bien plus précaire qu’on ne veut bien le dire (et qu’on ne le représente), penche tantôt d’un côté, tantôt de l’autre…
Or, l’époque, que l’on peut qualifier de néolibérale si l’on entend par là autant les dispositions économiques que leurs soubassements idéologiques et l’organisation profondément inégalitaire de la société qui y est liée, l’époque, donc, est à la répression – pudiquement qualifiée de  » protection de la société  » et les jeunes soupçonnés d’avoir commis un  » fait qualifié infraction  » – puisque telle est l’appellation canonique – en paient le prix. Eux aussi.
Mais l’ensemble des conventions internationales interdisent l’emprisonnement des mineurs. Les IPPJ sont dès lors des instituts supposés être de protection. Un examen un peu approfondi des conditions d' » hébergement  » démontre cependant que la nature de cet univers est profondément carcérale. Ce qui contraint le législateur – et notamment le dernier en vigueur, dit  » Code Madrane « , à d’étranges contorsions langagières donnant à faire accroire que l’enfermement protège les jeunes et qu’il répond ainsi aux normes internationales… tout en les soumettant à des pratiques d’ordre pénitentiaire.
Comment, pourquoi une société en arrive-t-elle à enfermer ses enfants, nos enfants ? Et comment en sortir : comment les libérer ? Comment retrouver une façon pour nous toutes et tous de redevenir humain.e.s ? Autrement dit : comment retrouver des affects positifs qui nous remettraient en mouvement ?
Cette étude est dédicacée à tous les enfants enfermés, à tous les emprisonnés, et à leurs proches…

Pour télécharger l’étude, cliquez sur  Version finale DELINQUANCE JUVENILE REPONSES SOCIALES

Tout peuple qui s’endort en liberté se réveillera en servitude (Alain) – Analyse de JF Pontégnie

Publié le 27 mai 2020 dans Analyses

En ces temps d’exception, aussi bien sanitaire que politique et sociale, alors que les autorités traquent des  » clusters  » et prennent moult arrêtés et autres dispositions légales sans en passer par les voies parlementaires habituelles, en ces temps de flottement démocratique donc, il a paru intéressant à l’ACRF – Femmes en milieu rural de questionner l’organisation de la  » sécurité  » en Belgique, tout particulièrement au plan communal, là où nous la vivons au plus près.
Il est dans cette approche utile de commencer par une objectivation aussi précise que possible de l’état de la criminalité en Belgique, afin de savoir si les dispositifs sécuritaires actifs pour l’heure sont justifiés.
Et bien qu’il apparaisse que non, pas vraiment, l’énumération des dits dispositifs paraît interminable. Ce qui n’est en soi guère rassurant pour ce qui concerne le respect de nos libertés fondamentales.
C’est d’ailleurs pourquoi nous en appelons à rester éveillé. Plus que cela même : vigilants et combatifs.
Pour télécharger l’analyse, cliquez sur acrfana_2020_09_ peuple_ liberté_servitude_JFP

Plein Soleil Juin 2020

Publié le 25 mai 2020 dans Plein-Soleil

PS juin 2020 COVER

Il vient de sortir.  Découvrez le sommaire et dans quelques jours nous vous proposerons en lecture libre un article phare.

Bonne découverte

Non à l’importation de viande bovine mexicaine en Europe. Oui à la souveraineté alimentaire, en Europe et dans le monde !

Publié le 25 mai 2020 dans Actualités générales

Nos collègues du mouvement CMR de France interpellent 
Le 28 avril 2020, la Commission Européenne a proposé un accord international permettant l’importation de 20 000 tonnes de viande bovine mexicaine en Europe, à droit de douane réduit. Cet accord doit à présent être voté par le Conseil des ministres de l’UE, et le parlement européen.
Cette proposition a fait réagir l’interprofession de la viande (Interbev) et les principaux syndicats agricoles en France, qui sont tous opposés à cette mesure, rappelant que jusqu’à présent, la viande bovine mexicaine était interdite d’importation en Europe faute de garanties suffisantes sur le plan sanitaire. De plus, la crise du Covid 19 a rappelé aux Etats l’importance de la souveraineté alimentaire en période de limitation des transports : pouvoir produire une alimentation de qualité localement est un atout.
Au sein du mouvement Chrétiens dans le Monde Rural, nous sommes particulièrement sensibles aux questions agricoles et alimentaires. Avec les agriculteurs et agricultrices membres de notre association, nous avons à cœur de réfléchir, de débattre et d’agir pour des systèmes alimentaires durables. Le CMR soutient tous les agriculteurs et agricultrices : personne ne doit être laissé de côté. Mais nous ne soutenons pas tous les modèles agricoles.
Encouragé-e-s par l’encyclique du Pape François, Laudato Si, sortie il y a 5 ans, nous voulons réaffirmer nos aspirations au sujet de l’agriculture et l’alimentation, et en particulier, aujourd’hui, sur la production et la consommation de viande.
Notre politique de l’alimentation doit viser à diminuer notre consommation de viande, pour assurer à toutes les populations qui en ont besoin de manger une viande de meilleure qualité, produite localement, qui permette une digne rémunération des éleveurs. En France, les éleveurs de bovins-viande sont parmi les plus bas revenus. Leur nombre diminue. Leur disparition pourrait encore accroître notre dépendance vis-à-vis du marché mondial. De plus, l’élevage bovin permet le maintien de prairies, utiles à la biodiversité, à la gestion de l’eau et à la lutte contre le changement climatique, et à l’entretien des massifs de moyenne montagne.
Nous sommes opposés à la libéralisation des marchés internationaux qui orientent les systèmes agricoles vers des modèles non durables (déforestation, accaparement des terres, culture intensive du soja et du maïs, absence de traçabilité).
Il est aussi nécessaire de se questionner sur ce paradoxe : Ce sont parfois les mêmes personnes qui dénoncent les accords internationaux qui pénalisent nos producteurs, qui « en même temps » défendent à corps et à cris, la vocation exportatrice de notre agriculture. Si nous sommes opposés à l’importation de viande bovine mexicaine en Europe, de la même manière, nous sommes solidaires, des paysans d’Afrique de l’Ouest victimes des exportations de poudre de lait de l’UE, encore aggravées depuis le Covid19.
La souveraineté alimentaire devrait être la pierre angulaire de toutes les politiques agricoles et alimentaires dans le monde. Elle est incompatible avec les traités de libre-échange. La défense de la souveraineté alimentaire est une expression de solidarité internationale.
Nous encourageons donc les citoyens et les citoyennes à écrire aux eurodéputé-e-s à ce sujet.

Anne-Marie Blanchard et Dominique De Vivies, co-présidentes du CMR

Lire aussi les Libres Propos de Plein Soleil d’avril où nous nous exprimions sur le même sujet

Mercosur ACRF

Le Covid 19, et après ? Journal d’un confiné (8 avril-8 mai)

Publié le 13 mai 2020 dans Interpellations

Le déconfinement a commencé. À quoi bon revenir sur ces vieilles histoires ? Et pourtant. Si elles nous invitaient à ne pas oublier ? À la vigilance. À ne pas tolérer certaines décisions, à soutenir de nouvelles et  » bonnes pratiques  » ?
Chère lectrice, cher lecteur, je lis tous les jours des  » cartes blanches « , des  » opinions « , des  » tribunes  » savantes et intéressantes. Je regarde aussi (presque) tous les soirs les JT de la Une et de FR2. Un rituel moins stimulant ! Je t’écris début mai depuis mon petit village, un environnement privilégié : jardin, terrasse ensoleillée. Je t’écris aussi avec un proche en soins intensifs depuis quatre semaines.  » Allez Louis, on est avec toi !  »
Quelle info ?
Je suis frappé par la répétition des éditions  » spéciales  » qui, à force d’être quotidiennes, n’ont plus rien de spécial. Le même scénario tous les jours. Les chiffres de la pandémie. Les avis des experts. Des images émouvantes, inquiétantes, rassurantes parfois quand on aperçoit une personne de 96 ans sortir de l’hôpital. Des soignantes, des deuils qu’on ne peut partager, des maisons de repos envahies par le virus. La saga des masques. Sans oublier la note finale : les concerts avec le voisinage.
J’écoute attentivement les gens autour de moi et je suis frappé par les réactions dominantes : l’impact de ce qui a été dit-vu au dernier JT (celui de RTL le plus souvent), la critique du monde politique (il y a de quoi ! mais il ne faudrait pas les mettre tous dans le même panier), la confiance accordée aux scientifiques-experts (presque tous des hommes !) largement liée à leur  » bonne bouille « . C’est une sorte de liturgie dans laquelle nous sommes enfermé·es. Dans ces moments-là, pas question de sortir du cadre. Pas le temps pour prendre du recul ? C’est un choix discutable.
Notez le poids des chiffres. Ah, les chiffres ! On leur fait dire ce qu’on veut aux chiffres. On adore les comparaisons avec la Flandre. Avec d’autres pays aussi. On voit Trump devant un tableau où la Belgique est le plus mauvais élève de la planète ! Quelques timides voix s’élèvent pour dire qu’il faut se méfier de ces chiffres. On ne calcule pas de la même façon ici et là. La carte de France nous révèle à quel point il faut pondérer ces chiffres : des zones rouges, mais aussi des zones rurales à peine touchées. Pourtant, quand les courbes quotidiennes sont en baisse en ce début mai, ça rassure. Même si on parle de plus en plus d’une seconde vague. Il faut entretenir le suspense.
Je note que tout ce  » bruit  » éclipse (presque) totalement des questions jugées, à juste titre, très graves jusque-là : le climat, les migrations, la famine, les déforestations… Tout ce bla-bla est insupportable quand on a un proche en soins intensifs.
 » La  » conférence de presse
Le sommet a été atteint le vendredi 24 avril. Vous vous souvenez ? Réuni à 14h, le Conseil National de sécurité devait annoncer l’agenda très attendu du déconfinement. Émissions  » spéciales  » dès 17h. Pronostics des journalistes et des experts. Les politiques allaient-ils suivre l’avis des scientifiques qui a fuité dans la presse ? Suspense ! Un vrai match. Qui va l’emporter ? Il faudra tenir l’antenne jusqu’à 22h. Le ton va passer du sérieux au badin (insupportable quand on a un proche qui…). Vers 20h30, les phares des voitures ministérielles s’allument. Ça c’est de l’info ! Vers 22h., les ministres-présidents s’installent autour de la Première. Mines graves. Au fil des minutes, on se demande à quoi on assiste. Un exposé  » grand public  » avec des tableaux illisibles ? Une conférence de presse ? Dès le lendemain, des ministres de premier plan contredisent la Première. La cacophonie !
Avec un peu de recul, je vois qui pèse le plus dans les décisions prises. Quels sont les lobbys qui donnent le  » la « . Pas les personnels des maisons de repos qui n’ont pas été consultés et à qui on annonce, lors de le conférence de presse précédente, de l’ouverture des portes de leurs institutions. Pas celles et ceux qui préconisaient le calendrier le plus prudent. Les premiers gagnants ? Les jardineries et les magasins de bricolage ! Tout un symbole. Un signal d’alarme.
Les solidarités
De multiples gestes de solidarité ont heureusement révélé le meilleur de notre société. Au niveau local surtout : faire les courses pour les voisin·es. Apporter des vivres aux membres du personnel soignant, dans les maisons de repos. Réaliser des masques pour la famille, l’entourage et bien au-delà. Gratuitement le plus souvent. Prendre régulièrement des nouvelles des personnes isolées.
Les fameux concerts à 20h. Chouette. Une bouffée d’oxygène ! Mais qu’en restera-t-il ? En termes de considération pour tous ces métiers  » de base « , pour tous ces  » invisibles  » sans lesquels la vie en société serait invivable ? Et en termes de rémunérations ? Vigilance.
La proximité ? Relocaliser qu’ils disent tous. Eh oui, les commerces alimentaires de proximité ont connu un certain succès. Mais cela ne peut masquer ou faire oublier que les grandes surfaces ont été dévalisées aux premiers jours du confinement. Comment maintenir et amplifier l’indispensable développement des circuits courts ? Parce qu’on ne peut oublier que, en même temps, Amazon and co ont dû engager des dizaines de milliers de personnes tant la demande en ligne explosait.
Et l’Europe ? La cacophonie et le chaos. Chacun pour soi. Oubliées des règles qui paraissaient immuables et justifiaient l’austérité. Mais les pays du Sud sont quand même renvoyés sans ménagements. Avec le risque de regonfler un Salvini et une extrême-droite italienne en perte de vitesse. Les eurocrates n’ont rien prévu, rien compris, rien appris. Qui dicte le tempo ? De mauvais augure.
Il n’est pas trop tard
Vous me lisez début juillet. Vous avez encore plus d’éléments pour percevoir si nous sommes sur la voie d’un retour à  » l’a-normal « . Certains prophètes de malheur avertissent :  » Après les crises, tout est possible, y compris le pire ! « . Vigilance, encore vigilance.
Il n’est pas trop tard pour veiller à ce que l’hommage rendu quotidiennement aux soignants soit suivi d’effets. Pour que l’investissement public dans le secteur des soins de santé soit revu à la hausse. Et pas un peu ! Vigilance et persévérance.
Il n’est pas trop tard pour accorder une plus grande considération, morale et matérielle, à tous les métiers qui ont fait que le confinement ne vire pas à l’écroulement : les aides à domicile, les éboueurs, les personnels de nettoyage, les caissières… En grande majorité des femmes. Et puis il y a toutes celles et tous ceux dont la situation s’est encore détériorée. Les pauvres. Quelles mesures prendre pour qu’ils/elles (plus nombreuses) ne paient pas la crise ? Énorme défi ! Vigilance et exigence.
Un désordre établi
Pour le meilleur ? Pour donner tort au TINA (1) de Margaret Tatcher, il faudra repartir de la base. Des principales victimes de la pandémie, après les défunts et leur entourage. C’est-à-dire les anciens et les nouveaux perdants du désordre établi. Il faudra dénoncer et refuser des investissements massifs dans des secteurs qui ont déjà profité de la crise de 2008 (multinationales, banques, compagnies aériennes, spéculateurs…). Il faudra repenser les finalités de l’école (nous y reviendrons en septembre). Il faudra évidemment revendiquer et exiger qu’un État régulateur soit renforcé et capable (mieux, décidé !) à investir dans les soins de santé, à contrôler l’industrie pharmaceutique, à instaurer une toute nouvelle fiscalité !
Nous aussi, donnons tort à Tatcher ! Il y a des alternatives. Elles se multiplient. Nous pouvons contribuer à leur succès en y investissant plutôt qu’en faisant confiance aux investissement soi-disant  » socialement responsables  » (2) des banques classiques. Les coopératives, l’économie sociale, les circuits courts, les monnaies locales… Les jeunes qui ne demandent qu’à construire un avenir plus équitable et plus respectueux de notre planète. Lueur d’espoir : Louis sort de son long coma !  » On va gagner, Louis !  »
Les conditions : vigilance, persévérance, patience (mais pas trop), exigence. Et confiance dans notre force collective.
Jacques Liesenborghs
(1) Abréviation pour  » There si no alternative « , qui signifie en anglais  » il n’y a pas d’alternative (au capitalisme) « .
(2) On parle des ISR, des investissements dit  » socialement responsables « . Démontage de cette qualification trompeuse dans le magazine  » Investigation  » de la RTBF du 29 avril.

« Le vivre ensemble aux soins intensifs » carte blanche de Claude Rolin

Publié le 13 mai 2020 dans Actualités générales

Si la pandémie que nous traversons soulève de nombreux défis, il est un qui me semble être trop souvent passé sous silence, celui de la capacité de nos sociétés démocratiques à sauvegarder et renforcer les mécanismes qui permettent le  » vivre ensemble « .
Sommes-nous en guerre ?
Les mots que nous utilisons pour nommer les choses sont lourds de sens. À la différence de notre Première ministre, le président français, Emmanuel Macron, comme d’autres, nous parle de guerre. L’usage de ce terme est problématique pour plusieurs raisons. Non parce qu’il évoque la gravité de la situation, mais parce qu’il en appelle à des mesures exceptionnelles. En temps de guerre, on désigne des alliés, mais également des traîtres qui doivent être dénoncés comme, par exemple, ces seconds résidents qui ont eu l’outrecuidance de se confiner dans leur lieu de villégiature. En temps de guerre, même les droits fondamentaux peuvent être mis en cause. En temps de guerre, c’est la suspension du politique, il n’y a plus qu’un seul objectif, la gagner. Tout le reste est remisé pour le lendemain de la victoire.
Une guerre se gagne avec des soldats, mais également avec des espions. Ceux qui surveillent le mouvement de l’ennemi, mais également qui nous surveillent tous. Chaque jour, la presse fait écho à la mise en place du  » tracing « , du traçage. Va-t-on demain nous coller un code QR pour mieux nous tracer. Une fois de plus, méfions-nous de la signification des mots. Je suis heureux de noter que nos ministres régionaux et communautaires de la Santé nous parlent de  » suivi de contact  » terme beaucoup plus approprié. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un suivi humain, d’un accompagnement, en particulier des personnes les moins favorisées, les plus en difficulté.
Ceux qui rêvent d’un formidable système, qui au travers de nos GSM ou tablettes permettrait de nous pister 24 heures sur 24, devraient porter un regard un peu plus critique sur ce qui se met en place en Chine. Cela nous renvoie à la société panoptique décrite par Michel Foucault qui dans Surveiller et punir notait que  » la peste, c’est l’épreuve au cours de laquelle on peut définir idéalement l’exercice du pouvoir disciplinaire « . Il précisait cette vision en affirmant que  » pour voir fonctionner les disciplines parfaites, les gouvernants rêvaient de l’état de peste  » Manifestement les Xi Jinping, Orban, Bolsanaro ou Erdogan pensent pouvoir réaliser leur rêve. Les technologies, dont l’intelligence dite artificielle, ne remplaceront pas le contact humain, du moins tant que nous vivons dans une société qui peut s’appeler humanité. Plus fondamentalement, la notion de guerre n’est absolument pas appropriée. S’il nous faut parler de mobilisation, c’est de mobilisation pour le  » care « , pour le soin dont il doit être question. La guerre, c’est le combat contre l’autre, le  » care « , le soin, c’est l’attention à l’autre.
Celles et ceux (majoritairement des femmes) qui sont le plus exposés, dont les tâches sont enfin reconnues comme indispensables sont celles et ceux qui exercent les métiers du  » care « , les métiers de la santé, de l’éducation, du social, du service à la personne ou aussi du commerce ou de la propreté (déchets, poubelles, etc.). Métiers qui en temps  » normal  » sont mal considérés, mal rémunérés… Et surtout, qu’on ne nous parle pas de première, de seconde ou de troisième ligne. Toutes et tous sont essentiels.
L’attention pour l’autre me paraît renvoyer directement à la pensée de philosophes comme Emmanuel Mounier, Paul Ricœur ou Axel Honneth et elle renvoie clairement à la notion de reconnaissance.
Pour une véritable politique de santé publique
La pénurie de masques, de gel, de médicaments est encore loin d’être derrière nous. Elle est révélatrice de notre manque d’anticipation, mais surtout de notre peu d’investissement dans la santé publique.
Nos gouvernements ont, comme beaucoup d’autres, multiplié les économies aux dépens des soins de santé. Il est probable que la ministre actuelle de la Santé en fasse les frais. Mais, en nous focalisant sur elle, nous risquons de passer à côté d’une véritable responsabilité collective. À force de clamer qu’il faut réduire les impôts ou lutter contre la rage taxatoire, nous nous sommes  » impuissantés « . Il est grand temps que l’impôt soit enfin regardé comme un outil indispensable au  » vivre ensemble « . C’est la grande victoire idéologique des néo-libéraux d’avoir pu faire pénétrer dans les esprits l’idée de  » charges  » fiscales ou de charges sociales en lieu et place de contributions (avec les épaules les plus larges qui contribuent le plus) et de cotisations sociales.
Quant à la politique de santé publique, nous l’avons oubliée, estimant probablement que les épidémies, c’étaient pour les autres, les Asiatiques ou les Africains. Nos civilisations ont voulu oublier, qu’elles aussi, étaient fragiles. Il nous faut absolument étudier les signaux faibles, financer la recherche publique, ne pas laisser le monopole aux firmes multinationales qui sont obnubilées par leur efficacité financière et développer un ambitieux programme de soutien aux pays les moins favorisés pour qu’ils puissent se doter de véritable politique de santé avec les moyens idoines. Ne l’oublions pas, en laissant l’Afrique, seule face à ses misères, ce sont des bombes sanitaires mondiales que nous prenons le risque de voir exploser.
Nous devrons également repenser la dépendance européenne vis-à-vis de l’extérieur en ce qui concerne les productions stratégiques tant en médicaments qu’en matériel.
La menace d’un virus encore plus dangereux
Contrairement à ce que certains pensent, j’ai la conviction que les crises ne sont pas porteuses de temps meilleurs. Au contraire, elles portent en elles d’immenses dangers. Pour reprendre la célèbre expression d’Antonio Gramsci  » La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés « . La crise économique et sociale qui s’annonce risque d’amplifier la défiance (déjà existante) entre les citoyens et la démocratie représentative. Les dérives nationalistes et/ou autoritaires sont à nos portes et il est impératif de travailler à la solidification démocratique de nos sociétés. Le principal défi sera de reconstruire le vivre ensemble mis en danger par cette crise et ses multiples répercussions.
Claude Rolin (ancien député européen et président des Mutualités chrétiennes de la province de Luxembourg) Le 11/05/2020